Camille Rabineau : « Le bureau reste un formidable outil au service du bien-être au travail »

Camille Rabineau : « Le bureau reste un formidable outil au service du bien-être au travail »

Publié le 28/06/2023

Avec l’essor du télétravail, du flex office, des tiers lieux ou bien encore des phénomènes de tracances et de workstation, les cadres expriment de fortes attentes afin d’accroître la souplesse dans l’organisation du travail… et désertent les locaux d’entreprise. Est-ce la fin annoncée du bureau ? Camille Rabineau, spécialiste de l’aménagement des espaces de travail, nous explique pourquoi le bureau a encore de beaux jours devant lui, et doit rester une priorité stratégique pour les entreprises.

 

L’amélioration de la QVTC et de l’équilibre vie pro / vie perso semblent avoir trouvé leur réponse ces dernières années dans un assouplissement de la présence sur le lieu de travail. À quelle fréquence en moyenne les collaboratrices et collaborateurs se rendent-ils aujourd’hui au bureau ?

Camille Rabineau : Les 3/4 des cadres souhaitent pouvoir travailler à distance au moins un jour par semaine, et la moitié en font d’ailleurs une condition sine qua non dans la perspective d’un changement d’entreprise. Les pratiques sont évidemment encore très disparates en fonction des secteurs, des métiers et des zones géographiques, mais une norme semble tout de même s’imposer dans les entreprises où le télétravail est possible : 2 jours par semaine de présence au bureau, et 3 jours travaillés à distance (domicile, espaces de coworking) ou vice-versa. Et comme les salarié·es choisissent en général les mêmes jours pour se rendre au bureau – car l’envie de se retrouver est toujours bien là ! –, leur présence n’est pas « lissée » dans le temps. Au contraire, la fréquentation passe d’un extrême à l’autre, et les bureaux sont tour à tour semi-désertiques ou très animés selon les moments de la semaine. C’est un vrai challenge à relever en matière d’aménagement de l’espace !

 

Peut-on parler selon vous de « désamour » du bureau ? 

Non, je ne pense pas qu’il y ait de « désamour » ou de rejet du bureau de la part des collaborateurs et collaboratrices. Ce qui est certain, c’est que les confinements successifs que nous avons vécus ont ouvert le champ des possibles, en termes de modes et de lieux de vie, d’organisation du temps, et de relation à l’entreprise et au travail. Un chiffre pour en prendre la mesure : 1/3 des salarié·es se déclare en transition professionnelle tous les ans. 60% des actifs disent préférer avoir plus de temps libre et gagner moins d’argent que le contraire. Il y a 15 ans, c’était l’inverse. On voit bien que les lignes bougent, que les gens ont de nouvelles aspirations et cherchent de nouvelles organisations de vie. Mais cela ne veut pas dire que les salarié·es n’aiment plus aller au bureau. Pour moi, ces tendances cohabitent, sans s’opposer, et le bureau garde une place à part entière,même si remodelée, dans ce nouveau paysage.


Quelles sont les actions mises en œuvre par les  entreprises face à ces évolutions ?

On observe différentes décisions, qui parfois se superposent : 

- Optimiser les mètres carrés : soit en les réduisant, soit en ne les augmentant pas, même en contexte de forte croissance. 

- Créer des espaces hybrides et modulables pour compenser l’effet « fréquentation en dents de scie » et épouser la fréquentation des façons de travailler.

- Renouveler entièrement son mobilier pour créer une ambiance plus « lifestyle » et réinventer l’espace de travail pour l’adapter aux préoccupations, que ce soit par la technologie ou le végétal… 

Mais toutes ces stratégies représentent un budget non négligeable, que certaines entreprises ne se sentent pas prêtes à engager – d’autant qu’elles doivent souvent faire face simultanément à d’autres dépenses, liées par exemple à la performance environnementale de leurs bâtiments. De fait, 57 % des dirigeant·es n’avaient pas de projet de réaménagement prévu dans les deux ans qui viennent, selon un baromètre CSA-Parella de 2022. 
On ne conduit pas une opération de réaménagement structurante tous les jours, et de nombreuses sociétés pratiquent la « politique des petits pas » : de petites actions menées au coup par coup – réaménagement du coin café, installation de nouveau matériel adapté aux visioconférences, décoration revisitée… – afin de s’adapter de manière incrémentale aux nouvelles pratiques. 

 

Pourquoi le bureau a-t-il, selon vous, encore de beaux jours devant lui ? Quels sont ses atouts pour l’organisation ?

Le bureau reste un formidable outil au service du bien-être et de la productivité des collaborateurs et collaboratrices, et les entreprises auraient tort de le négliger ! D’abord, difficile de rivaliser avec le bureau sur le plan du confort de travail et de l’ergonomie : double voire triple écran, imprimante, fournitures spécifiques, attention portée à la qualité de l’air, traitements acoustiques adaptés, mobilier conçu pour prévenir les troubles musculo-squelettiques… autant d’éléments qu’il est difficile de reproduire chez soi.
Par ailleurs, « aller au bureau », avec tous les rituels que cela implique, permet de reconstituer une frontière entre le travail et la vie personnelle et/ou familiale. Nombre de salarié·es expriment en effet le besoin de séparer les différentes sphères de leur vie, et de changer d’espace pour matérialiser le début ou la fin de leur journée. Enfin, le bureau constitue un élément fort de la marque employeur. Dans un contexte de guerre des talents, les organisations qui sont en mesure de proposer des bureaux attractifs, confortables et agréables ont une carte à jouer par rapport à d’autres organisations.


En quoi le bureau renforce-t-il le sentiment d’appartenance à une entreprise  ?

Selon le dernier baromètre télétravail publié par Malakoff Humanis en 2022, 63 % des dirigeant·es reconnaissent qu’il est plus difficile de faire vivre la culture d’entreprise en contexte de travail hybride. Les bureaux sont un outil majeur pour lutter contre le délitement des liens entre salarié·es. Le sentiment d’appartenance s’y crée de manière spontanée et naturelle, par la seule « magie » de la coprésence et des liens informels que l’on tisse, alors qu’il demande beaucoup d’effort et de volontarisme pour naître à distance. Revaloriser ses bureaux, c’est renforcer sa culture d’entreprise, véritable levier de fidélisation, accélérer la transmission des compétences, et booster la motivation des équipes. C’est particulièrement important à l’heure où les entreprises font de l’intelligence collective un pilier de leur performance.

 

Quels conseils pourriez-vous donner aux entreprises qui souhaitent rendre leurs bureaux plus attractifs pour répondre aux attentes des salarié·es ? 

Mon premier conseil, c’est de prendre de la hauteur et de se poser les bonnes questions sur les pratiques collaboratives de son entreprise : comment sommes-nous organisés ? Pourquoi avons-nous besoin de nous voir ? Que peut-on faire/ne pas faire en hybride ? Quel rôle joue le bureau dans notre organisation ? Comment et pourquoi le faire évoluer ? Quelle expérience collaborateur voulons-nous proposer ? Ces interrogations sont un préalable indispensable à tout chantier de réaménagement, et permettront de définir une feuille de route globale, cohérente, en lien avec la stratégie de l’entreprise. 

Mon deuxième conseil, c’est de ne négliger aucun besoin. Réfléchir à créer des espaces communs plus accueillants et conviviaux, c’est bien, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité des espaces individuels. N’oublions pas que le but premier d’un bureau est de permettre aux salarié·es de faire leur travail dans les meilleures conditions possibles. Les enjeux de sociabilité ont été portés au premier plan par la pandémie, mais ils ne doivent pas prendre toute la place. 
Enfin, je conseille vraiment aux entreprises de coconcevoir leurs espaces avec leurs équipes. Le réaménagement des bureaux est une occasion en or de donner la parole aux équipes et de fédérer l’ensemble de l’organisation autour d’un projet commun. C’est la meilleure manière de concevoir des espaces adaptés aux besoins ! 

 

A propos de Camille Rabineau
Urbaniste diplômée de Sciences Po Paris et de la London School of Economics, Camille Rabineau a fait ses armes dans des agences d’architecture et des cabinets de conseil en management. En 2019, elle crée sa société Comme on travaille, spécialisée dans l’aménagement des espaces de travail. Camille accompagne les salarié·es et les dirigeant·es pour les aider à changer leurs habitudes et s’approprier les bureaux de demain, plus connectés, plus flexibles, et surtout plus humains. 
 

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