IA : êtes-vous vraiment à jour sur les compétences qui comptent ?
L’intelligence artificielle fait désormais partie du quotidien professionnel, transformant en profondeur les façons de travailler et de collaborer. Si elle suscite encore des inquiétudes, beaucoup y voient surtout un levier d’opportunités, à condition de bien l’appréhender. Pour les cadres et les entreprises, l’enjeu est clair : acquérir les compétences adaptées et structurer les usages de l’IA. Explications avec Sonia Houtarde, consultante entreprises, et Matthieu Estève, consultant développement professionnel à l’Apec.
1. Des usages concrets et variés
Génération et assistance à la rédaction
Les cas d’usage sont aujourd’hui très variés, et touchent à quasiment toutes les dimensions du travail. Le plus courant reste sans doute la génération de contenus : on peut, par exemple, produire automatiquement des présentations PowerPoint, des feuilles de calcul, des notes de synthèse, des newsletters, des mails bien rédigés, ou encore des comptes rendus de réunion. L’assistance à la rédaction est également devenue une aide très efficace.
Outils avancés et stimulation intellectuelle
Mais il y a aussi d’autres usages plus puissants, comme la génération de visuels, d’infographies, de quiz, ou encore l’analyse de données complexes. Certains outils comme NotebookLM permettent de compulser une grande quantité de documents et d’en extraire des rapports clairs, exploitables, ce qui est précieux dans des domaines comme les études de marché.
Cela dit, attention aux erreurs d’interprétation que l’IA peut introduire, y compris dans des tâches en apparence simples comme les synthèses, d’où l’importance de formuler des requêtes précises, et de garder un regard critique sur les résultats. Enfin, il ne faut pas négliger la dimension « assistance au raisonnement » : l’IA peut challenger une idée, aider à structurer une réflexion, proposer des pistes alternatives. Bien utilisé, c’est un outil de stimulation intellectuelle.
Organisation et risques
Ces cas d’usage montrent que l’IA peut clairement libérer du temps et faciliter les missions quotidiennes, à condition que les usages soient bien encadrés. Il faut éviter de tomber dans une automatisation de tâches en silo, sans vision d’ensemble. Si on se contente d’introduire des outils sans réfléchir à l’organisation globale, on risque de fragmenter les métiers, de les morceler jusqu’à leur faire perdre leur sens. C’est pourquoi il faut adopter une approche collective, centrée sur les activités plutôt que sur les tâches. Le LaborIA, qui dépend du ministère du Travail, propose une méthodologie très intéressante en ce sens. Elle invite à repenser l’organisation du travail de façon concertée, avec les parties prenantes, pour intégrer l’IA sans déshumaniser ni déstructurer les métiers.
2. Quelles compétences développer en priorité ?
Les compétences techniques essentielles
S’il y a une compétence à développer en priorité, c’est le prompting. Savoir interagir efficacement avec une IA générative, formuler les bonnes consignes, structurer une demande : c’est un savoir-faire qui s’acquiert avec la pratique. On apprend à prompter en promptant ! Il existe de très bonnes ressources gratuites pour progresser, y compris sur les réseaux sociaux comme par exemple le compte Instagram Les prompts de Pauline. Des plateformes comme OpenAI Academy, Google Skills ou Anthropic proposent des contenus très accessibles, même si peu d’entre eux sont certifiants. Sur OpenAI Academy par exemple, vous trouvez des packs de prompts thématiques, des vidéos ludiques… c’est un bon point d’entrée.
Autre compétence clé : la veille. L’univers de l’IA évolue à toute vitesse. De nouveaux outils, de nouveaux modèles sortent chaque mois. Pour rester pertinent, il faut se tenir informé des dernières avancées.
L’importance de l’envie et des formats courts
La première marche, c’est d’oser. Beaucoup de cadres pensent que c’est trop technique, ou que c’est déjà trop tard pour s’y mettre. En réalité, c’est encore très accessible, même pour des profils peu à l’aise avec la technologie. Il faut désacraliser l’outil, commencer à un petit niveau, sur des tâches simples. Ce qui compte, c’est de rester curieux ou curieuse, et d’avoir envie d’apprendre. On peut se former seul.e, mais aussi à plusieurs.
Le microlearning est un bon levier : des formats courts, ciblés, pour progresser à son rythme. Il ne s’agit pas de devenir expert ou experte, mais de comprendre les usages, et d’en tirer le meilleur dans son activité.
3. Le rôle central de l’entreprise
Clarifier les objectifs et impliquer collectivement
Le rôle de l’entreprise est central. Mais pour être efficace, l’accompagnement doit reposer sur deux piliers : la clarté des objectifs et la dynamique collective. D’abord, il est essentiel de savoir pourquoi on veut intégrer l’IA. Trop d’organisations, ayant peur de prendre du retard, se lancent sans réelle stratégie. Résultat : des usages dispersés, peu de valeur créée. Une étude récente montre que plus de 90 % des projets IA en entreprise n’ont pas généré de bénéfices mesurables. C’est un chiffre très parlant. Il faut donc définir une feuille de route claire, alignée avec les objectifs de l’entreprise.
Ensuite, cette transition ne peut pas se penser en vase clos. Elle doit mobiliser l’ensemble des acteurs : directions, managers, collaborateurs et collaboratrices, représentant.es du personnel. Il faut créer des espaces de dialogue sur le sujet, pour construire ensemble des usages adaptés aux réalités du terrain.
Des outils, des retours d’expériences et des garde-fous
Le jeu de cartes Exploria, par exemple, est un excellent outil. Il permet de discuter collectivement des impacts de l’IA sur l’organisation, le management, le bien-être… Chaque personne tire une carte, partage son point de vue, et vous ouvrez le débat. C’est simple, concret, et cela permet de faire émerger une vraie intelligence collective.
Le déploiement de l’IA doit être pensé comme une démarche de transformation à part entière. Pour l’entreprise, il ne suffit pas d’acheter des outils et de les mettre à disposition. Il faut aussi accompagner les usages, former, expliquer, rassurer. Deux axes sont essentiels : d’une part, l’intégration de l’IA dans les processus de création de valeur ; d’autre part, la montée en compétences et l’engagement des collaborateurs, en tenant compte des usages déjà existants, notamment le shadow IA. Une erreur fréquente consiste à tout vouloir transformer d’un coup. Or, il est souvent plus pertinent d’avancer par étape, en testant, en ajustant, en identifiant progressivement les usages les plus utiles.
Cela peut passer par des formats simples et efficaces comme le microlearning, les serious games, ou encore des échanges de pratiques. Qui utilise déjà l’IA dans son quotidien ? Pour quoi faire ? Avec quels résultats ? En partageant ces retours d’expérience, vous faites émerger des bonnes pratiques, vous les rendez visibles, vous créez un effet d’entraînement. C’est d’autant plus stratégique que, dans beaucoup d’entreprises, l’IA a commencé à se diffuser via des usages informels. En donnant un cadre clair à ces pratiques et en les valorisant, on transforme une dynamique souterraine en véritable levier de transformation collective.
Vous devez faire preuve de vigilance sur la question des données. Là aussi, l’entreprise a un rôle à jouer pour cadrer les pratiques et éviter les dérives, notamment au moyen d’une charte d’usage de l’IA. L’IA est un levier puissant, mais elle doit être utilisée avec lucidité.
À propos des auteur·es
Sonia Houtarde est consultante en développement professionnel au centre Apec de Paris République. Psychologue du travail, coach certifiée, elle a travaillé plus de 10 ans en tant que responsable RH dans un contexte international. A l'Apec, elle accompagne les cadres à chaque moment clé de leur vie professionnelle : premier emploi, transition professionnelle, reconversion, recherche d'emploi, mobilité, formation, création d'entreprise, prise de poste, questionnements. Elle les aide à (re)devenir acteurs et actrices de leur carrière et à atteindre leurs objectifs professionnels. Son métier selon elle : catalyseur des changements professionnels !
Matthieu Estève est consultant en développement professionnel au centre Apec de Paris République. Depuis 7 ans, il accompagne les cadres tout au long de leur vie professionnelle, plus spécialement lors des moments clés qui la jalonnent. Il a bâti son parcours autour de l’accompagnement des personnes pour le compte d’acteurs publics ou privés, et s’est notamment spécialisé en formation professionnelle et création d’entreprise. Attaché à développer une compréhension toujours plus fine des rouages de l'évolution professionnelle, il est attentif aux mutations, y compris émergentes, du marché du travail.
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