« Un docteur, c’est un moteur d’innovation pour l’entreprise » Paul Midy
Pour Paul Midy, député de Paris-Saclay (Essonne), la recherche ne se limite pas à la production de connaissances : elle doit irriguer tout le tissu économique, de la réindustrialisation à la transition écologique. Il plaide pour un investissement accru, une meilleure valorisation des docteurs dans les entreprises et la simplification des dispositifs existants, afin de placer la France au niveau des grandes puissances scientifiques mondiales.
Comment évaluez-vous aujourd’hui la place de la recherche dans la stratégie économique française, et quels leviers vous paraissent prioritaires pour renforcer son impact sur l’innovation et la compétitivité ?
La recherche doit être au cœur de notre stratégie économique, parce qu’elle alimente l’innovation et, derrière, la compétitivité, la réindustrialisation et la souveraineté dans un contexte de compétition technologique accrue avec les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, la France consacre environ 2,2 % de son PIB à la recherche et développement, soit près de 60 milliards d’euros par an. C’est un effort significatif, mais encore en deçà de notre objectif de 3 % et surtout inférieur à celui de grandes économies comparables comme l’Allemagne, qui dépasse 3 %, ou les États-Unis, autour de 3,5 %. Nous disposons d’outils puissants, comme le crédit d’impôt recherche, qui représente à lui seul près de 7 milliards d’euros par an, ou encore France 2030, qui mobilise 54 milliards d’euros pour soutenir les technologies d’avenir, de l’intelligence artificielle à la transition énergétique. Mais ces dispositifs restent parfois complexes, et il faut aller plus loin.
Le vrai enjeu est donc double. D’une part, continuer à investir davantage, notamment pour rattraper notre retard par rapport aux grandes puissances technologiques. D’autre part, mieux transformer cet investissement en innovations concrètes, en facilitant le passage de la recherche au marché, en renforçant les liens entre laboratoires et entreprises, et en soutenant davantage les phases critiques de développement et d’industrialisation.
C’est à cette condition que la recherche deviendra pleinement le levier de croissance, de création d’emplois qualifiés et de souveraineté économique pour notre pays.
Malgré un haut niveau de qualification, les docteurs restent encore insuffisamment recrutés dans certaines entreprises. Quels freins identifiez-vous et quelles actions publiques pourraient faciliter leur insertion professionnelle, notamment hors du secteur académique ?
Nous formons d’excellents docteurs mais nous ne les intégrons pas suffisamment dans nos entreprises, en particulier dans les PME et les start-up. Ce n’est pas un problème de compétence, c’est un problème de perception et d’incitation : beaucoup d’entreprises restent encore réticentes à recruter des docteurs, par méconnaissance de leurs compétences ou parce qu’elles perçoivent ce recrutement comme plus risqué ou plus coûteux qu’un profil issu par exemple d’une grande école. Résultat, nous nous privons de talents parmi les meilleurs et souvent les seuls capables de faire le lien entre recherche fondamentale et innovation concrète, précisément là où se joue la compétition économique mondiale.
C’est tout le sens de la proposition de loi que j’ai déposée pour rétablir le dispositif « jeune docteur » dans le cadre du crédit impôt recherche. Ce dispositif permettait de rendre plus attractif, pendant les deux premières années, le recrutement d’un docteur en CDI, en particulier pour les start-up et les PME innovantes. Sa suppression dans la loi de finances pour 2025 est une erreur stratégique. À l’heure où tous nos concurrents investissent massivement dans les talents scientifiques, nous envoyons un signal inverse. Rétablir ce dispositif, c’est soutenir concrètement l’emploi scientifique, renforcer les liens entre recherche publique et entreprises, et accélérer la transformation de nos découvertes en innovations.
Les compétences développées pendant un doctorat (analyse complexe, gestion de projet long, capacité d’innovation) sont parfois mal comprises par les recruteurs. Comment encourager une meilleure reconnaissance du doctorat dans le monde économique ?
Le sujet est très concret, aujourd’hui encore, trop de recruteurs ne savent pas ce qu’est réellement un doctorat. Ils y voient un parcours académique, parfois théorique, alors qu’il s’agit en réalité de trois à cinq années de gestion de projet complexe, avec des objectifs, des contraintes, des résultats à produire et souvent une dimension d’innovation très forte.
La première priorité, c’est donc de mieux traduire les compétences des docteurs dans le langage de l’entreprise. Un docteur, c’est quelqu’un capable de gérer un projet long, d’analyser des données complexes, de résoudre des problèmes nouveaux et de transformer une idée en solution concrète.
Il faut aussi former les recruteurs eux-mêmes, notamment dans les PME, pour qu’ils comprennent mieux la valeur ajoutée d’un doctorat. Et encourager les grandes entreprises à montrer l’exemple, en intégrant davantage de docteurs dans leurs équipes de direction, de R&D ou de stratégie.
Enfin, il faut multiplier les passerelles concrètes entre le monde académique et l’entreprise.
Face aux enjeux de transition numérique, écologique et sociale, quel rôle spécifique les docteurs y compris en sciences humaines et sociales, peuvent-ils jouer dans la transformation des entreprises françaises ?
Il n’y aura pas de transformation réussie sans innovation.
Les docteurs apportent précisément cette capacité à traiter la complexité, produire de la connaissance et la transformer en décisions concrètes. Dans le numérique, ils structurent les projets liés à l’IA et à la donnée, dans l’écologie, ils trouvent les solutions pour réussir le zéro carbone à 2050 et permettent de mesurer réellement l’impact et d’éviter les effets d’annonce.
Les docteurs sont un levier stratégique pour aider les entreprises françaises à innover de manière plus efficace, plus robuste et plus rapide.